Préface - Les Bataillons de Chasseurs à Pied
« On ne peut comprendre l'esprit des chasseurs à pied si l'on perd de vue leur origine et les raisons de leur organisation. Colonel Payard, 1930 »
La création et la naissance du 6e BCP se confondent avec celles des chasseurs à pied nés de la volonté d'un homme, le Duc d'Orléans et de l'évolution de l'armement.
Le duc d’Orléans devant l’hôtel de ville de Paris, en 1830 par Eugène Devéria.
En effet, les années 1830 sont marquées par la mise en service d'une carabine rayée plus connue sous le nom de carabine Delvigne-Pontcharra présentée pour la première fois en 1826. L'expérimentation tactique de cette arme nouvelle est confiée au Duc d'Orléans, fils aîné du Roi Louis-Philippe , qui commande le camp de Compiègne.
Carabine Delvigne-Pontcharra modèle 1838.
Le Roi Louis-Philippe 1er, 9 août 1830.
© Musée national du Château de Versailles
1837 - Les chasseurs d'essais
Le 1er octobre 1837, il crée donc une "compagnie de chasseurs d'essais" dont la mission est l'expérimentation de cette carabine. L'habillement de ces chasseurs est adapté et leur équipement allégé. Cette compagnie subit un entraînement physique rigoureux et pratique très souvent le tir de précision.
1838 - Présentation au roi
En 1838, l'expérience est concluante, elle est étendue à l'échelon d'un bataillon. Cette troupe est présentée au Roi. On admire son allure martiale, la précision des manoeuvres, les résultats au tir et la résistance physique des chasseurs. Par une ordonnance royale du 28 août 1839, le bataillon provisoire prend le titre de "Bataillon de Tirailleurs". Envoyé en Algérie, il obtient de très bons résultats.
Rentré au pays, il va servir de modèle à de nouvelles unités. L'ordonnance du 28 septembre 1840 confie au Dauphin la charge de mettre sur pied 10 bataillons de chasseurs à pied, numérotés de 1 à 10. Le bataillon de tirailleurs devient le 1er bataillon de chasseurs à pied (BCP). Le terme de chasseur n'est pas choisi au hasard. Le duc d'Orléans en donne la raison :
« le nom n'est pas indifférent, ce sont ces détails qui font l'esprit de corps, stimulent les hommes... le nom de chasseur rappelle les chasseurs volontaires de 1792 et les chasseurs à pied de la garde impériale dont le souvenir est impérissable dans l'armée française. Il établira une communauté de service de troupes légères entre les chasseurs à pied et à cheval destinée à faire ensemble l'avant-garde de nos armées. »
Pour le fils du Roi, la création des chasseurs à pied :
« c'est à la fois rentrer dans l'esprit de la guerre nouvelle et donner à l'infanterie une organisation qui augmente l'influence de l'action individuelle des hommes sur le résultat obtenu par la masse. La victoire est à celui qui arrive le plus vite et dont le choc est le plus promptement destructeur ».
La troupe légère qui vient d'être créée est remarquable par sa mobilité, sa souplesse, son efficacité et sa combativité. Elle est mobile grâce à son entraînement aux marches rapides et son équipement allégé. Elle est efficace par la précision de ses tirs. Sa souplesse vient de son organisation en bataillon à l'administration simplifiée et formant corps. Elle tire sa combativité de son très fort esprit de corps et de sa tradition offensive.
1840 - Les origines du 6°BCP
Le camp d'Helfaut : mise sur pied des bataillons de chasseurs
Le 1er novembre 1840, au camp d'Helfaut, près de Saint-Omer, les dix nouveaux bataillons dont le 6e BCP, débutent une instruction calquée sur celle que le Duc d'Orléans a mis au point pour le bataillon de tirailleurs. Une troupe d'élite se doit d'être commandée par des cadres et officiers de valeur. Les dix premiers commandements sont choisis par le prince royal lui-même parmi l'élite des officiers. Deux sont des futurs maréchaux de France : Mac Machon pour le 8e BCP et Forey pour le 6e BCP.
Patrice de Mac Mahon, portrait officiel de Pierre Petit.
Elie Frédéric Forey, Maréchal de France
© Musée d'Orsay
Le 6e BCP termine sa période d'instruction au camp en participant à la revue du 4 mai 1841 à Paris au cours de laquelle le Roi remet aux bataillons de chasseurs leur unique drapeau.
Le 12 mai 1841, le 6e BCP et quatre autres bataillon ( 3e, 5e, 8e, 10e BCP ) partent pour l'Afrique du Nord.
1842 - Les premiers combats du 6e BCP
Arrivé à Alger à la mi-juin, le Bataillon trouve à sa tête le commandant Forey, qui écrivait en apprenant sa nomination au 6e: « J'en suis ivre de joie. Il me tarde d'être à la tête d'un bataillon d'élite comme celui-ci. »
Avant le départ pour les expéditions de l'automne 1842, ce chef de guerre, secondé par des officiers de valeur dont le capitaine Canrobert, lui aussi futur maréchal de France, comprend que l'oisiveté est la source de bien des maux. Aussi, crée-t-il des concours de tir et des jeux divers pour tenir en haleine les chasseurs.
Le Bataillon participe au ravitaillement des villes de Médéah et Milianah. C'est au cours de celui-ci qui'il a l'occasion de 'illustrer pour la première fois. En descendant les pentes du mont Nador, les hommes sont assaillis par une bande de 400 rebelles, qui profitant de leurs positions , arrêtent les chasseurs.
Forey, voyant que son attitude défensive ne suffit pas à repousser les assauts, fait mettre les sacs à terre et s'élance contre l'ennemi avec ses hommes, la baïonnette au canon. Les Berbères sont rejetés dans le ravin et lâchent prise.
En juin 1842, le Bataillon, en arrière-garde, est pris à partie à Ain-Ansour. Forey, blessé à la cuisse droite, fait disposer les chasseurs de manière à contenir l'avantage des assaillants. Le général Changarnier rend compte au gouvernement général de ce fait d'armes: « (..) leur attaque fut durement repoussée et tenue à distance par le 6eBCP qui leur mit 30 hommes hors de combat et n'eut lui-même que 8 blessés ».
Le gouverneur écrit quant à lui au ministre : « Je citerai en première ligne comme s'étant distingué, monsieur le chef de bataillon Forey, commandant le 6e BCP, qui a montré une grande intelligence à la guerre... »
1844 - La bataille d'Isly
En 1844, le gouvernement marocain considère comme une violation de territoire l’installation des troupes françaises à Lalla Marnia. Seule la petite plaine des Angad, parcourue par l’oued d’Isly, sépare le nouveau poste français de la première ville marocaine Oujda. La tension monte et l’affrontement devient inéluctable. Le maréchal Bugeaud a mûrement réfléchi son plan de bataille : il renonce à la tactique des « grands carrés d’Egypte » au profit d’un dispositif constitué de carrés plus petits disposés en échiquier. Ce procédé permet d’opposer aux charges de cavalerie des éléments autonomes se couvrant mutuellement de leurs feux. En cas d’attaque : les trois colonnes parallèles d’infanterie et d’artillerie forment un losange à l’intérieur duquel se trouve le convoi, la cavalerie, l’ambulance…
La bataille d'Isly par VANSON Jean-Baptiste, 1844.
© Musée de l'image - Ville d'Epinal
Les bataillons d’Orléans se trouvent sur les quatre angles et le 6ᵉ, compte tenu de son expérience dans ce domaine, a pour mission d’assurer l’arrière-garde. L’armée française forte de 10 000 hommes, fait face le 14 août 1844 à 60 000 cavaliers arabes. Ceux-ci échouent dans leurs attaques de face et de flanc et s’en prennent à l’arrière-garde. La 4ᵉ compagnie du capitaine Jourdain se déploie si habilement et ajuste un tir si précis que l’ennemi est contenu à distance.
À midi, le 6ᵉ campe dans le camp évacué par les Marocains. Il ne compte que quatre blessés contusionnés, les pertes françaises s’élèvent à 28 morts contre 800 du côté ennemi. La victoire d’Isly est inscrite sur le fanion du Bataillon qui, à cette occasion, a montré toute sa valeur militaire en tant qu’infanterie légère.
1845 - Sidi Brahim - La naissance de l'esprit chasseur
L’esprit chasseur s’est forgé tout au long de notre histoire militaire mais son origine demeure les combats de Sidi-Brahim en 1845. Depuis le mois de septembre, l’émir Abd-El-Kader entreprend de soulever les tribus algériennes contre la présence française. Le colonel de Montagnac est chargé de surveiller l’émir qui a franchi la frontière avec 5000 cavaliers.
Colonel Lucien de Montagnac, autoportrait.
23 septembre 1845 - Début de la bataille de Sidi-Brahim
Le 23 septembre, la colonne, forte de 350 chasseurs du 8ᵉ Bataillon et de 60 cavaliers du 2ᵉ Hussard, tombe dans une embuscade meurtrière. Les 80 chasseurs survivants, aux ordres du capitaine de Géreaux, se réfugient dans le marabout de Sidi-Brahim, petite construction religieuse entourée d’une murette, sans eau, presque sans munitions. Il vont tenir trois jours et trois nuits à 80 contre 5000 autour du drapeau tricolore de fortune qu’ils ont hissé sur le marabout. Par trois fois les chasseurs ne répondent pas aux sommations de reddition. Le capitaine Dutertre tombé aux mains de l’ennemi crie à ses camarades : « Chasseurs, si vous ne vous rendez pas, on va me couper la tête, moi je vous dis, faites-vous tuer jusqu’au dernier plutôt que de vous rendre ».
Son exemple est contagieux, le clairon Roland reçoit l’ordre de sonner la retraite et sonne la charge à pleins poumons. Le détachement tient toujours mais n’a plus de munitions. Le capitaine de Géreaux décide de rejoindre un fortin distant de 15 km. Les officiers étant blessés, le caporal Lavayssière prend le commandement des 30 survivants. Formée en carré, les blessés au milieu, la petite colonne bouscule les avant-gardes de l’ennemi et entame sa marche infernale à la baïonnette.
À 2 km du but, en traversant un oued, elle tombe à nouveau dans une embuscade qui la décime. Une salve d’artillerie tirée du fortin lui permet de se dégager. De ces combats il ne reste plus que le caporal Lavayssière et 14 chasseurs. Depuis, Sidi-Brahim est devenu le symbole de la détermination et de l’esprit de sacrifice des chasseurs. L’exploit est passé dans leur langage et l’expression « faire Sidi-Brahim » signifie tenir sa position jusqu’à la mort : ils auront l’occasion de le faire maintes fois tout au long de leur histoire dans les Vosges en 1915, en 1940 en Norvège ou dans le Vercors en 1944.
Le Petit Parisien illustré, 4 juillet 1909, l'ovation au clairon Rolland.
Le premier refrain
Le Bataillon lutte pendant trois ans et demi contre les tribus montagnardes de l’ouest algérien. Le 16 mai 1847, il participe à la prise du village fortifié d’Arzon au cœur du pays des Beni-Abbès, les plus insoumis et ardents des Kabyles. Cette victoire permet la pacification de toute la région, dernier îlot de résistance à la France. Le 6ᵉ Bataillon ayant terminé son séjour en Algérie, embarque à Alger et rejoint sa garnison à Vincennes le 15 novembre 1847. Il y reçoit le drapeau des Chasseurs pour un an.
Lors de la révolution de février 1848 il participe au maintien de l’ordre dans la capitale et se distingue par son comportement exemplaire et son dévouement : deux sergents et six chasseurs sont blessés en enlevant des barricades. Après un séjour en garnison à Besançon puis à Strasbourg, le Bataillon revient à Paris en mai 1849 où il participe une nouvelle fois aux événements qui bouleversent la France.
Lors du coup d’Etat du 2 décembre 1851, qui voit l’avènement du prince-président Louis-Napoléon, le 6ᵉ rétablit le calme dans la capitale. C’est au cours de cette journée qu’il écrit une page d’histoire dans la tradition chasseur. Sur le boulevard des Capucines à Paris, un coup de feu tiré d’une fenêtre sur le maréchal Canrobert, tue le trompette qui se trouve derrière lui. Les chasseurs ripostent en s’exclamant « Encore un carreau... » à chaque vitre cassée. Ainsi apparaît le premier refrain du Bataillon.
1888 - L'alpinisation des bataillons de chasseurs à pied
Les prémices de la loi de 1888
La création des troupes alpines françaises en 1888 répond à une constante dégradation des relations franco-italiennes. À partir de 1870 l'Italie consacre ses efforts et la moitié de ses crédits à moderniser son armée et à fortifier sa frontière alpine. Sous l'impulsion du ministre Ricotti, elle se dote en 1872 de quinze compagnies d'Alpini renforcées par de l'artillerie de montagne.
Ces troupes, recrutées parmi la population locale, reçoivent un équipement et une instruction adaptée au combat en montagne. Le 20 mai 1882 l'Italie adhère au traité de triple alliance (Allemagne-Autriche-Italie). À cette époque, Rome possède déjà 22 bataillons d'Alpini, 9 batteries d'artillerie de montagne sans compter ceux de la milice territoriale : au total 45 000 hommes, dont les deux tiers font face à la France.
Bien que le gouvernement français prenne conscience de cette menace sur son flanc sud, ses yeux restent tournés vers la « ligne bleue des Vosges ».
Les précurseurs
Le député des Hautes-Alpes, Ernest Cézanne, l'un des fondateurs du Club Alpin Français, est le premier à réclamer à la séance de l'Assemblée Nationale du 16 juillet 1873, la formation de corps spéciaux dans les Alpes, le Jura et les Vosges pour la guerre en montagne. Les responsables militaires et politiques parisiens ne donnent pas suite à cette proposition qui rencontrera par contre un écho favorable auprès de certains chefs militaires que l'on peut considérer comme les précurseurs des troupes alpines.
Louis-Joseph-Ernest Cezanne ( 1830 - 1876 )
Le général Baron Berge le premier joue un rôle déterminant dans la création des Alpins. En 1876, alors chef du service de l'artillerie au ministère de la Guerre, il rédige un rapport accablant suite à une inspection de la frontière italienne : « Le pays manque de chemins de fer... Les commandants des 14ᵉ et 15ᵉ Corps d'Armée n'ont visité ni la frontière, ni les places... Cette dangereuse sécurité contraste avec l'activité des Italiens... qui parcourent sans relâche la frontière. »
Le général Henri BERGE, dit baron Berge ( 1828 – 1926 )
© Musée des étoiles
Sur le territoire des deux Corps d'Armée, le commandement recherche donc des troupes capables d'expérimenter ce nouveau mode de combat et éventuellement d'être transformées facilement en spécialistes de la guerre en montagne. C'est tout naturellement vers les bataillons de chasseurs que le choix va se porter. En effet, ils sont administrativement autonomes, car les bataillons forment corps, de plus, ils sont directement à la disposition du Général de Corps d'Armée.
Enfin, les chasseurs, issus de l'infanterie légère, ayant un entraînement physique rigoureux, apparaissent comme les plus aptes à évoluer en montagne alors que les unités d'infanterie travaillent surtout dans les fonds de vallée. Durant l'été 1879 le commandant Arvers, montagnard averti, effectue avec son bataillon, le 12ᵉ BCP, un long séjour en montagne suivi du premier exercice de franchissement tactique du col du Lautaret. Peu à peu tous les autres bataillons de chasseurs du 14ᵉ et 15ᵉ Corps se mettent à manœuvrer en montagne.
Au fur et à mesure qu'ils sont rapatriés de l'Afrique du Nord vers les Alpes, ils effectuent à leur tour, tous les étés, des « marches manœuvres » en altitude. Parmi eux, le 6ᵉ Bataillon réalise en août 1887 une marche de 72 km de Toulon à Sospel.
Nous possédons un document exceptionnel sur ces marches manoeuvres :
Lettre écrite depuis St-Martin-Vésubie en 1898, page 1.
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arène - Tous Droits Réservés
Lettre écrite depuis St-Martin-Vésubie en 1898, page 2.
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arène - Tous Droits Réservés
Lettre écrite depuis St-Martin-Vésubie en 1898, page 3.
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arène - Tous Droits Réservés
Voici ce qu'on peut y lire :
« Saint-Martin-Vésubie, le 10 juillet 1898 : "Chère soeur, c'est bien la vie de nomade que nous menons en ce moment, et après Roquebillière nous voilà depuis hier matin à Saint-Martin, la reine des alpes.
Avant de te donner des renseignements sur la petite ville où nous cantonnons , laisse-moi te donner comme précédemment l'emploi du temps de la semaine [ 𝘧𝘪𝘯 𝘱𝘢𝘨𝘦 1 ] dernière
Lundi : Partis à 2 heures du matin de Roquebillière nous sommes allés faire nos tirs de réglage au cirque de Férisson. Nous n'avons pas mis moins de 5 heures pour effectuer l'ascension de la montagne à travers des sentiers tortueux et escarpés à un pied desquels coulent en mugissant des torrents impétueux.
Les monts environnant sont parfois d'une végétation très luxuriante : de grands paturages, ombrages de châtaigniers séculaires, des sapins d'un vert éclatant et des fleurs aux couleurs variées qui exhalent un parfum délicieux. C'est ainsi que j'ai pu admirer des pensées, des violettes et ce qui vous paraîtra pas extraordinaire : des azalées dont la montagne est complètement recouverte.
La journée a été très maussade, un brouillard épais nous a vite engagés à tel point qu'on semblait plonger dans les ténèbres. Nous étions à vrai dire dans les nuages qui nous traversaient comme une colonne de fumée car vous n'ignorez pas que nous étions alors à 2500m d'altitude.
Une pluie fine n'a cessé de tomber, mais de retour le temps s'est assombri d'avantage et bientôt nous étions surpris par un orage épouvantable. [ 𝘧𝘪𝘯 𝘱𝘢𝘨𝘦 2 ]
La grêle apportée par la bourrasque nous cinglait au visage rendant la marche beaucoup plus difficile et plus périlleuse. En un clin d'oeil les ruisseaux étaient changés en torrents qui ravinaient tout sur leur passage. Inutile de vous dire que nous sommes arrivés littéralement trempés et qu'il a fallu aussitôt changer de vêtements et de chaussures...
Le mercredi ; on retournait encore à Férisson pour exécuter un combat après avoir pris toutes les dispositions , on s'est rué à la baïonnette sur des silhouettes représentant l'ennemi ; Les balles pleuvaient dru comme la grêle et ma foi si l'ennemi avait été réellement là, il aurait reçu une belle raclée.
Nous avons fait la soupe sur le terrain et je puis vous assurer que jamais je n'avais eu aussi froid que ce jour là. Il est facile à comprendre qu'à 2500m on n'a pas à craindre les rayons ardents du soleil. Aussi pour se divertir on se lançait des boules de niege à qui mieux mieux.
La terre était gelée et les flaques d'eau de la veille n'étaient plus que d'énormes blocs de glace. C'est vraiment surprenant, n'est-ce pas !!!
Jeudi : reconnaissance dans la vallée de la Gordolasque. Nous avons poussé jusqu'à la [ 𝘧𝘪𝘯 𝘱𝘢𝘨𝘦 3 ] frontière italienne en traversant la passerelle qui marque la séparation des 2 pays. Là se trouve également le poste des douaniers qui surveillent la frontière dont la délimitation est marquée par des croix placées de distance en distance . Aux environs se trouve l'établissement de bains de Berthemont.
Samedi : départ de Roquebillière, étape de 9km. Pendant le trajet nous avons effectué un nouveau combat avec la 5e Cie. La batterie alpine nous accompagnait et a du à maintes reprises tirer le canon.
La marche a été très dure, il fallait escalader des montagnes à pic où l'on ne trouvait nulle trace de sentier. Parfois il fallait se laisser glisser ou se cramponner aux rochers et tout cela avec le sac complet de campagne.
Et après vous viendriez nous dire que les manoeuvres alpines sont que de simples excursions . Si vous povuiez savoir toute la fatigue que l'on supporte. Les souffrances que l'on endure, peut-être s'appitoieraient-on d'avantage sur le sort du soldat. Avec cela, on arrive à l'étape et pas de soupe à manger; le pain n'est pas encore arrivé et ma foi on est obligés d'attendre.
Cependant on se débrouille toujours. un demi litre de vin, un pain et 4 bouts de beurre, voilà le petit repas que je me paie dans ces circonstances. Je suis toujours en très bonne santé et très heureux de pouvoir visiter des pays et des régions que je n'avais jamais eu l'occasion de voir.
Saint-Martin est une petite ville baignée par la Vésubie et appelée à juste raison la Suisse de la France. En été c'est le rendez-vous non seulement du high-life niçois mais aussi d'un grand nombre d'étrangers. De grands hotels se sont élevés depuis quelques années : on y voit des pensions anglaises, des pensions anglo-américaines etc.. etc.... De superbes villas avec de grands parcs où l'eau qui coule en abondance fait le cadre de ce tableau.
De grands établissements de mécanique, des scieries, des moulins utilisent à forte raison toutes les chutes d'eau. Toute la ville est éclairée à l'électricité, les squares et les promenades plantées de platanes, sont d'une fraîcheur étonnante.
C'est avec l'eau de Saint-Martin que Lamaty se délecterait à boire une petite absinthe.
J'ai reçu votre lettre quelques instants après avoir déposé la mienne à la poste. Les amitiés à tous les amis et pour vous tous mes meilleures caresses.
Ci-contre, quelque fleurs d'alpes ainsi qu'un petit souvenir de St-Martin."»
La loi de 1888
Le 24 décembre 1888, le gouvernement fait voter une loi dans laquelle douze BCP sont transformés en bataillons alpins. Cette loi s’applique immédiatement aux bataillons stationnés sur les territoires des 14ᵉ et 15ᵉ Corps d’Armée. Elle innove dans de nombreux domaines. Les effectifs d’un bataillon passent de 4 à 6 compagnies, complétées d’un échelon muletier de 49 mulets. Enfin, elle officialise le besoin d’un équipement spécifique aux chasseurs alpins. Quelques jours plus tard, le 27 décembre, une autre loi donne le jour aux batteries alpines de l’artillerie de montagne, bientôt pourvues d’un canon transportable à dos de mulet. Alpins et artilleurs deviennent inséparables.
Les groupes alpins
La complémentarité infanterie-artileerie-génie se concrétise par la création des groupes alpins, permières unités interarmes existanst dès le temps de paix. Ils regroupent un bataillon de chasseurs, une batterie d'artillerie et un détachement du génie.
le 6eBACP forme le 11e groupe alpin avec la 17e Batterie du 19e RA et un détachement du 7e Régiment du Génie.
À la découverte de la montagne
Le 6ᵉ BCA n’attend pas la décision de décembre 1888 pour découvrir la montagne. Il exécute ses premières manœuvres de la fin du mois de mai 1888 jusqu’à mi-septembre. L’habitude est prise et désormais les manœuvres d’été ont lieu tous les ans à la même époque. Elles sont l’occasion pour les chefs de tester l’aptitude opérationnelle des chasseurs qui ont commencé leur instruction élémentaire durant l’hiver au quartier Saint-Jean-d’Angely à Nice.
Chasseurs du 6e BACP à Nice
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arene - Tous Droits Réservés
Ces manœuvres offrent toujours un déroulement identique. Après des exercices de marche et de combat pratiqués à l’échelon du Bataillon, les compagnies réalisent ensuite des reconnaissances ou des « ouvertures de passage » le long de la frontière. Celles-ci, ainsi que celles pratiquées par les officiers à titre individuel, permettent de rédiger les « guides de secteur » qui indiquent la praticabilité des itinéraires ainsi que les capacités de ravitaillement et d’hébergement des villages. Mais les compagnies sont aussi de garde de secteur (Breil, Saorge, Sospel, Peira-Cava) ou détachées pour effectuer des travaux au profit du Génie.
Manoeuvres estivales du 6e BACP
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arene - Tous Droits Réservés
Manoeuvres estivales du 6e BACP
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arene - Tous Droits Réservés
Les montagnards du secteur comparent les chasseurs du Bataillon à l’hirondelle qui, comme eux, revient avec le printemps dans les hautes vallées. Et c’est tout naturellement que l’hirondelle figurera sur l’insigne du 6ᵉ BCA lors de sa création en 1916.
Insigne du 6e BCA depuis 1916
Le secteur du 6ᵉ BACP
Le secteur du 6ᵉ BACP est constitué par le massif de l’Authion : délimité à l’ouest par la vallée de la Vésubie, de Saint-Martin-de-Vésubie au nord jusqu’à la Bollène, Moulinet, Lantosque, et Peira-Cava vers le sud. La limite Est du secteur longe la vallée de la Roya, de Saorge jusqu’à Breil, puis plus vers l’intérieur jusqu’à Sospel. Au delà de l’Authion, vers le nord, le 6ᵉ BACP est chargé de surveiller la frontière italienne vers la Cime du Diable, au sud de la crête du Col de Tende.
Si ce secteur reste le lieu privilégié des exercices et des aménagements de terrain pratiqués par les compagnies du Bataillon, celles-ci rayonnent bien au delà de ces limites.
A « l'Alpin, il faut opposer l'Alpin » disait le député Cézanne. Malheureusement, par manque de densité de population, on ne peut appliquer un système de recrutement local comme en Italie, il faut donc faire appel aux montagnards de l'hexagone. Le 6ᵉ BACP reçoit alors des gens originaires de Savoie, du Dauphiné, des Vosges, des Cévennes, de l'Auvergne, de l'Ardèche, du Jura, de Provence et même de Corse et du Pays Basque. En novembre 1898, le ministre de la Guerre prescrit que les hommes exerçant un métier lié à la montagne (guide, porteur,...) seront désormais incorporables dans les chasseurs alpins.
Les alpins et la vie des montagnards
La montagne n'est pas seulement un terrain d'exercice pour le 6ᵉ BACP. Il ne se contente pas de découvrir des passages. Il aménage les alpages en apportant très souvent de l'animation aux villages montagnards isolés. Les chasseurs améliorent la vie des villageois de la région en rénovant ou en construisant des routes qui mettent fin à leur isolement. En 1901 le Bataillon élargit le sentier entre Peira-Cava et Moulinet et entreprend la réfection du sentier des Granges de Fraissine à l'extrémité nord du sentier Andréani. De même, en 1909, la 2ᵉ Compagnie répare le sentier de la Bollène à Turini.
Ils construisent le lavoir du village ou réparent une passerelle emportée par une avalanche. Les officiers couchent chez l'habitant, les chasseurs dans les granges. Le maire du hameau est content d'accueillir la troupe : il reçoit un franc par officier, 50 centimes par sous-officier, 10 centimes par soldat. Les villages les plus isolés s'inscrivent auprès de la préfecture pour recevoir une unité l'été suivant.
L'intérêt n'est pas seulement financier, car aucune occasion n'est perdue de se rendre utile en consolidant les toits défectueux, en aidant en hiver à dégager la neige et les voies d'accès. Des relations étroites se nouent entre les militaires et la population. A certaines occasions, les alpins ramènent des ustensiles de la ville aux villageois à la demande de ces derniers. Ces régions, encore récemment italiennes, apprendront grâce aux chasseurs à mieux connaître et à aimer leur nouveau pays : la France.
Les postes hivernaux et l'apparition du ski
Le poste du 6ᵉ BACP est Plan Caval (1939 m) situé au nord-est du col de Turini et au sud-est du col de Raus. Occupé de 1897 jusqu’à la première guerre mondiale, il regroupe trois bâtiments bâtis et entretenus par les chasseurs. Le détachement qui l’occupe se compose habituellement d’un officier, d’un sergent, d’un caporal et de quatorze chasseurs augmentés de l’artificier et du médecin-auxiliaire. Ceux-ci sont uniquement volontaires ou choisis parmi les montagnards.
Les conditions de vie des hommes sont austères et rudes. Ils restent de la fin du mois de septembre jusqu’au début du mois de mai. Même si les habitations sont dotées de l’essentiel (salles de douches, fourneaux, cheminées), le confort est rudimentaire. L’isolement est à peu près total car lors des premières chutes de neige, les poteaux de la ligne téléphonique Plan Caval-Turini sont souvent brisés.
Poste d'hiver à Plan Caval - Réparation de la ligne téléphonique
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Néanmoins quand les conditions climatiques le permettent, des liaisons optiques s’établissent avec Peira-Cava ou Saorge. Sinon les chasseurs utilisent des pigeons voyageurs ou des chiens de liaison pour porter le courrier. Ces derniers sont de plus d’excellents animaux de compagnie.
Les ravitaillements sont assurés par une équipe en raquettes accompagnée de mulets qui descend à la rencontre du groupe de la vallée qui apporte viande et vivres frais ainsi que les lettres. Il faut noter que pendant les cinq mois d’hivernage, les pommes de terre sont les plus consommées : 1200 à 1500 kg pour la période.
Poste d'hiver à Plan Caval - Descente de matériel à l'aide d'un mulet
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval - Les chiens
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval - Les chiens
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
En dehors des corvées d’entretien habituelles (bâtiment, armement, matériel), les hommes effectuent des reconnaissances dépassant rarement la journée. Ainsi sont réalisés, au cours de marches de 7 à 11 heures, des raids en direction du col d’Agnon, du Pas du Déserteur, et de la cime du Diable, du col de Raus mais aussi vers Tournairet, Fontan, les Granges du Colonel, etc. Le reste du temps, il faut occuper les hommes : on lit, on chante ou on écoute de courtes conférences « toujours faites sous forme de causeries ». Le détachement effectue également des travaux à vocation scientifique et en particulier l’étude des manteaux neigeux (épaisseur de neige, variations climatiques, etc.).
Le ski est introduit dans les Alpes par le capitaine Clerc du 159ᵉ RIA en 1899. Le commandement militaire autorise en 1904 la création d’une école de ski ouverte à Briançon. Mais le ski n’est encore perçu que comme un moyen de distraction ou un sport salutaire pour la condition physique. D’ailleurs, il n’est guère réservé qu’aux escouades franches (ancêtres des sections d’éclaireurs) composées de 18 hommes (dont un officier et un caporal) qui ont pour mission de reconnaître et de renseigner durant les manœuvres d’automne. Cela n’empêche pas certains cadres de pratiquer avec passion ce nouveau sport.
Poste d'hiver à Plan Caval - Marche de reconnaissance
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval - Marche de reconnaissance
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval - Retour d'une marche de reconnaissance
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Poste d'hiver à Plan Caval - Retour d'une marche de reconnaissance
© Archives Départementales des Alpes-Maritimes
Ainsi, dans les rapports d’hivernage de Plan-Caval, en 1907, l’officier de poste observe qu’il est « regrettable que le Bataillon ne détache pas plus d’officiers à l’école de ski » . De toutes façons, note-t-il, les hommes le pratiquent très souvent notamment pour aller chercher le courrier. Ce sport est donc avant tout une affaire personnelle. Le 7 février 1909, les chasseurs de Plan Caval participent au premier concours de ski à la Baisse de Camp d’Argent au cours duquel le sergent Genin et le chasseur Marfin se classent respectivement en seconde et troisième position.
Dans les années suivantes, tout le poste s’adonne aux joies du ski. En 1910, le chef de poste en réclame plus de paires et exige de la qualité, allant jusqu’à conseiller telle fabrique plutôt qu’une autre. C’est dire l’extension prise par le ski en quelques années. Désormais, on commence à le considérer comme le seul moyen de locomotion disponible lorsque les autres font défaut. Mais l’emploi des raquettes reste encore la règle pour la plus grande partie des effectifs.
Peira-Cava - Sports d'hiver - Skieurs du 6e BACP
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arene - Tous Droits Réservés
Le 6e BACP en manoeuvres
Les exercices de tir sont fréquents et suivent les cantonnements qui changent sans cesse (jamais plus de quelques jours au même endroit). Les chasseurs testent les moyens de communication optique entre deux points précis ou téléphoniques entre deux cantonnements. À l’arrivée dans le secteur de l’Authion, le rythme des activités se poursuit jusqu’à mi-juillet, date à laquelle des manœuvres à double action sont réalisées au niveau de la 57ᵉ Brigade ou de la 29ᵉ Division.
Deux partis A et B, regroupant plusieurs groupes alpins, sont en présence et pratiquent des déplacements et simulations tactiques à partir d’hypothèses d’attaques ennemies définies à l’avance. Ces exercices terminés, d’autres hypothèses de défense ou de contre-attaques sont émises en fonction des résultats obtenus. Dans les jours précédant les manœuvres d’ensemble, le 6ᵉ Bataillon effectue des raids de reconnaissance et d’étude des massifs situés dans le secteur des groupes voisins pour accroître sa connaissance des Alpes tout entières.
En septembre 1902 d’autres manœuvres l’opposent au parti A ennemi qui débarque sur le Golfe Juan. Le parti B (28ᵉ, 6ᵉ BCA, deux bataillons du 7ᵉ de Ligne, un peloton du 1ᵉʳ Hussard, un groupe d’artillerie) est chargé de freiner la progression de l’adversaire qui occupe la région d’Antibes et marche vers Villeneuve-Loubet pour détruire les voies ferrées du sud. Le 6ᵉ BCA, avant-garde de la colonne, se heurte à l’ennemi en arrivant au Collet. Le reste du parti B contourne la position. Le parti A se replie vers le littoral par Valbonne où le 6ᵉ BCA dirigé sur Notre-Dame-de-Carnuyl par les hauteurs à l’est de Châteauneuf, prend l’ennemi à revers et le bat.
Il existe aussi des manœuvres internes comme celles du 23 juillet 1909 où le parti blanc, reconnaissable à ses couvre-bérets blancs (3ᵉ et 4ᵉ Compagnie du 6ᵉ BCA), défend la crête de Peira-Cava, Authion et les sentiers de Sainte-Elisabeth au col de Raus contre le parti bleu (état-major, 1ʳᵉ, 2ᵉ, 5ᵉ, 6ᵉ Compagnies) numériquement supérieur, qui attaque l'Authion en trois colonnes. La 6ᵉ Compagnie, par le chemin de Sainte-Elisabeth avec comme objectif Turini, les 1ʳᵉ et 5ᵉ Compagnies par le vallon de Praët et la Monlega, avec comme objectif la cime de la Fougasse. Enfin, une troisième colonne (2ᵉ compagnie et état-major) progresse par le col de Raus pour atteindre la Pointe des Trois-Communes.
Lors des manœuvres divisionnaires à la fin juillet 1909 le 11ᵉ Groupe Alpin stationné à Cabanes-Vieilles appartient au parti nord qui doit attaquer l'Arboin et le Mangiabo. Le 6ᵉ BCA doit dépasser les avant-postes ennemis établis à la Giagiabella et atteindre le Ventabren et l'Arboin. Une reconnaissance adverse est accrochée par la 1ʳᵉ compagnie au Mauné.
À 5 h du matin, la 2ᵉ tient le sommet du Ventabren où la section de mitrailleuse en batterie entre le Mauné et le Ventabren chasse l'ennemi établi sur la baisse de la Déa. Deux compagnies attaquent les pentes Est du Ventabren appuyées par les mitrailleuses. Cet assaut facilite le mouvement des deux autres compagnies sur le col de Brouis par les pentes nord. Tout le 11ᵉ groupe est alors concentré au Ventabren et les attaques se succèdent jusqu’à la victoire.
Ces manœuvres et exercices régulièrement pratiqués donnent au Bataillon un esprit de corps et un niveau opérationnel qui vont lui permettre, dès l'entrée en campagne, de se signaler commme une solide troupe de choc.
Le 2 août 1914, le 6e BACP est en marche manœuvre dans son secteur de l'Authion quand retentit soudain le tocsin aux cloches de tous les vilages des vallées...
1914-1918 : L'épreuve du feu
1914
Le 6ème bataillon de chasseurs, parti aux manœuvres alpines dans la première quinzaine de juin, eut connaissance de la tension politique dans les derniers jours de juillet. Rappelé en toute hâte à Nice où il tenait garnison, il y arrive le dimanche 2 août, vers 2 heures du matin et procède immédiatement à sa mobilisation.
Chasseurs du 6e BACP et soldats du 163e RI devant la caserne Regnault du quartier St-Jean d'Angély à Nice.
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arene - Tous Droits Réservés.
Dans l’après-midi, il occupe à l’extérieur de la ville les cantonnements prévus, en attendant une décision en ce qui concerne l’attitude de l’Italie. Dès qu’il en reçoit l’ordre, le 6ème bataillon de chasseurs, à l’effectif de 27 officiers et 1 690 sous-officiers, caporaux et chasseurs, formant six compagnies et une section de mitrailleuses, sous les ordres du commandant Lançon, quitte Nice en chemin de fer et débarque à Vézelise (Meurthe et Moselle), le 10 août 1914.
Défilé du 6e BACP à Nice sur la Promenade des Anglais.
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arene - Tous Droits Réservés.
Défilé du 6e BACP à Peïra-Cava, caserne Crénant.
© Nos Alpins Du 6 - Collection Rougier / Arene - Tous Droits Réservés.
Lorraine
Dès le 16 août 1914, le Bataillon franchit la frontière issue de la guerre de 1870 et pénètre en libérateur en Alsace-Lorraine. Le premier choc se produit, trois jours plus tard, dans un village dont il vient de prendre le contrôle : Vergaville. En dépit de l’artillerie de gros calibre (210 mm) et des assauts ennemis, le 6e BCA s’accroche au terrain sans en céder un pouce, mais les pertes sont lourdes. Il est parmi les derniers à se replier dans ce que l’histoire retiendra comme « la retraite de Morhange ». Le 25 août, le Bataillon se retrouve en pointe de la 29e Division, il s’empare de Clavilieu et progresse vers Mortagne. Son élan est si rapide qu’il surprend les Allemands : les chasseurs font plus de 300 prisonniers et capturent même une formation sanitaire de 600 blessés.
Marne
Cependant l’heure est grave : après avoir contourné l’Armée Française par la Belgique neutre, deux armées allemandes menacent Paris. Le maréchal Joffre exprime alors toute la détermination française : « l’heure n’est plus de regarder en arrière mais il faut désormais se faire tuer sur place plutôt que de reculer » (6 septembre 1914).
Le 15e Corps d’Armée, dont fait partie le 6e BCA, avance à marches forcées vers le secteur de la Marne, ce dernier se porte à l’ouest de Bar-le-Duc et rencontre l’ennemi à Couvances, au sud de Vassincourt où il fait sa jonction avec le 24e BCA. Vassincourt doit être conquis : les 1re et 6e Compagnies gagnent la côte 187, la 4e franchit la Meuse et avance vers le sud de la localité, les deux autres compagnies restent en soutien. Le 8 septembre, au moment de l’assaut, le 24e BCA violemment attaqué, se replie découvrant le flanc gauche du 6e BCA dont les tranchées sont attaquées à revers. Les chasseurs contre-attaquent, et en dépit des défenses ennemies pénètrent dans Vassincourt le 9 septembre à 13h.Les abords du village offrent un spectacle d’horreur, les tranchées sont remplies de cadavres allemands. Cette victoire vaut au Bataillon sa première citation à l’ordre de la 29e Division.
Argonne
Le Bataillon rejoint alors, à l’ouest de Verdun, la forêt de Hesse et le bois de Cheppy pour participer à la défense de la butte de Vauquois. Le 29 octobre 1914, il se dirige vers les pentes du Morthomme où il doit attaquer le bois des Forges encadré par le 40e RI à gauche et le 24e BCA à droite. À 16 h 15, les clairons sonnent l’attaque, tout le 6e BCA s’élance à l’assaut mais les mitrailleuses ennemies ralentissent sa progression. Pourtant, les chasseurs, isolés ou par petits groupes, avancent par bonds successifs jusqu’aux barbelés. L’artillerie lourde (305 mm) de l’adversaire force alors le commandement à ordonner le repli pour éviter des pertes inutiles. Le Bataillon reçoit une seconde citation à l’ordre de la Division.
Yser
En novembre, la « course à la mer » entre les belligérants entraîne le 6e sur l’Yser en Belgique face au bois Quarante. Le 12, les unités voisines ayant reculé sous la forte pression de l’ennemi, le Bataillon reste seul en ligne près de Vermezeele et réussit à stopper une attaque provenant du bois Quarante. Après en avoir reconnu les lisières, il reçoit l’ordre de s’en emparer. Le 13 novembre, la 6e et la 21e Compagnies mènent l’assaut et témoignent de l’esprit offensif des chasseurs. Le caporal Rambert parvient aux réseaux de barbelés, et trouvant que les cisailles prend trop de temps, arrache farouchements les piquets de soutien. Cette ardeur est communicative : des sapeurs roulent devant eux des matelas destinés à les protéger des balles jusqu’aux barbelés. Au cours de l’assaut, la 21e Compagnie perd la plupart de ses cadres mais les hommes continuent le combat.
Revenus en arrière, ceux-ci posent leurs sacset partent secourir leurs frères d'arme de la 6e comapgnie. Pour les deux compagnies, les pertes s'élèvent à un officier tué et 105 hommes tués ou blessés.
Artois
Jusqu’alors le haut commandement s’est efforcé d’endiguer le flot allemand. En décembre 1914, la première offensive importante destinée à percer le front est lancée en Artois. Le 6e BCA, troupe d’élite ayant prouvé sa valeur à maintes reprises depuis le début des hostilités, se trouve en premier échelon. Le 27 décembre, il se porte à Mont Saint Eloi et dans les tranchées au sud de Berthonval. À 13 h 50, les 1re et 2e Compagnies mènent l’assaut sur 250 mètres mais sont fauchées par les mitrailleuses d’un ouvrage ennemi qui se dévoile sur sa droite. Sur ce glacis les pertes atteignent 60 % des effectifs, le capitaine Michel est tué dans l’assaut. Les survivants construisent alors le long du chemin creux des tranchées bientôt reliées à celles de départ. Les chasseurs sont trempés et ont de la boue jusqu’à la ceinture mais sont fiers de s’être emparés de leur objectif.
1915
Alsace
Ils n’ont guère le temps de se reposer, car le 12 janvier 1915, le Bataillon est transféré en Alsace sur le front des Hautes-Vosges. Il franchit le col de Bussang en direction du Sudelkopf où il relève le 24e BCA. La température est basse, la pluie et la neige tombent sans discontinuer. Le 17 février le 6e reçoit l’ordre d’attaquer le piton Sudel n° 3. Malgré les pentes raides et les barbelés, les compagnies avancent et réduisent à la baïonnette les résistances, tranchée après tranchée. La position est conquise.
Moins d’un mois après, deux compagnies du 6e BCA aident le 23e BCA à s’emparer des crêtes du Petit et du Grand Reichakerkopf. Le premier retombe plus tard aux mains des Allemands qui menacent les défenseurs du second. La 6e Compagnie (capitaine Haas) intervient, chasse l’ennemi et dégage les emplacements amis sur les hauteurs. L’exemple du chasseur Granier est révélateur de l’état d’esprit des hommes du bataillon. Envoyé au ravitaillement en munitions, et voyant la 6e Compagnie partir à l’assaut du Petit Reichakerkopf, il pose ses caisses, ramasse le fusil d’un mort et part à l’attaque. Arrivé dans les premiers, il organise la position puis repart livrer ses munitions.
En mars, pendant deux semaines, des combats extrêmement meurtriers ont lieu autour de ce sommet des Vosges, position sans grand intérêt mais hautement symbolique. On voit les chasseurs du Bataillon dans la neige jusqu’aux genoux pourchasser l’ennemi à la baïonnette de sapin en sapin. Au cours de la cinquième contre-attaque allemande, les assillants entendent le chasseur Boch crier : « Vous pouvez venir les boches, ce ne sont pas les bitous qui sont ici, ce sont les chasseurs ! On vous recevra... Nous ne partirons pas ».
C’est le début de la légende des Alpins. Le 6e BCA a lourdement conquis son titre de gloire : du 6 au 21 mars, il perd 3 officiers, 6 autres sont blessés et 784 sous-officiers, caporaux, clairons et chasseurs sont tués ou blessés.
Le Bataillon, après cette rude épreuve, quitte le front plusieurs jours pour Gérardmer où il est mis à contribution pour construire des abris. Ainsi construit-il 1500 m de tranchées sur les pentes de l’Altmathkopf sous les bombardements intensifs. Le commandant Meulle-Desjardin qui succède au commandant Lançon, prend la tête d’un bataillon presque totalement renouvelé en raison des lourdes pertes subies.
Renvoyé en première ligne le 16 juin, le 6e BCA doit enlever la position du Braunkopf qui se présente sous la forme d’un gros mamelon avec comme point culminant un rocher. Le sommet est dénudé mais les pentes sont garnies d’arbres et parsemées de petites fermes. L’attaque débute à 16 h 30 sur le versant nord, la 3e Compagnie (Cie Laplanche) à droite, la 5e (Cie Audibert) à gauche. Au prix de pertes énormes, dont les deux capitaines, les deux compagnies d’assaut s’emparent du Braunkopf et organisent les tranchées conquises, mais restent isolées et sans liaison.
Pendant ce temps, les chasseurs de l’aspirant Lacour de la 1re Compagnie, en flanc garde à l’Est, qui a reçu l’ordre d’aller jusqu’au cimetière de Metzeral, dépassent le dispositif français. À 20 h, les Allemands lancent une contre-attaque qui est repoussée. Mais profitant des mauvaises liaisons entre les positions amies, des groupes adverses s’infiltrent entre les boyaux occupés par les éléments de tête du Bataillon. Ils se heurtent aux hommes du sergent Granier de la 1re Compagnie qui est tué en criant : « Mort aux boches ! Vive le 6e ! ».
Aussitôt, le chasseur Couval prend le commandement du petit groupe et tombe mortellement blessé à son tour. Toute la nuit du 16 juin, les contre-attaques sont brisées. Pendant ces journées terribles, les actes d’héroïsme ne manquent pas. Engagé volontaire au 6e BCA en 1910, le lieutenant Faure a gagné tous ses galons au feu. Au Braunkopf, entraîné par son élan, il se trouve isolé, abat plusieurs Allemands et se présente devant un abri avec son revolver vide. Jouant alors d’audace, il menace ses occupants de son arme inoffensive et fait sept prisonniers. Dans cette bataille, le 6e a 5 officiers tués, 4 blessés et 489 hommes hors de combat. Sa conduite héroïque vaut au Bataillon sa première citation à l’ordre de l’Armée.
Témoignage de NEGRONI Antoine Jean :
9 juillet 1915
On fait la bombe, on se saoule, on chante, on s'amuse tout le jour, toute la nuit.10 juillet 1915
On repart pour les tranchées. Au Reichsackerkopf. On fait des baraques en deux jours, travaux d'approche, deux jours de 1ère ligne.Source : Chtimiste.com
Le 20 et 21 juillet 1915 le Bataillon attaque à nouveau au petit Reichakerkopf où la 1re Section de la 1re Compagnie est citée à l’ordre de l’Armée. Celle-ci, sous les ordres du sous-lieutenant Guillon, fonce vers l’objectif à la baïonnette et culbute les Allemands dans les tranchées. Enhardis, les hommes dépassent les lignes et se trouvent isolés de leur compagnie, entourés d’ennemis. La section s’accroche pendant deux jours sous les bombardements sans eau, ni nourriture, bien décidée à ne plus revenir en arrière. Quand les munitions sont épuisées, les chasseurs prennent les cartouches et les grenades sur les cadavres allemands qui les entourent. La 1re Section se maintient jusqu’à ce que le bataillon ait réussi à progresser jusqu’à elle.
Pendant ces deux journées, le 6e compte 12 officiers et 439 hommes hors de combat. Les jours suivants, il se retire au camp de Vida, puis au camp de Gashney, emplacements de repos en arrière des lignes. Le 25 septembre, les deux compagnies en réserve au camp Nicolas, sont passées en revue par le général de Pouydraguin, qui attache officiellement la Croix de Guerre au fanion du 6e BCA avec une palme et deux étoiles d’argent.
Témoignage de NEGRONI Antoine Jean :
20 juillet 1915
Attaque. À 8 heures du matin, les canons commencent à tonner de plus en plus des deux côtés, on en tremble, à 12 h on doit monter à la baïonnette, l'ennemi est encore fort, beaucoup de mitrailleuses, on songe à ce midi qui doit nous ensanglanter.À 3 heures, ma compagnie est en 1ère ligne et doit monter en tête du bataillon. Je bois la dernière goutte de gnôle que j'ai dans mon bidon. Tout à coup, un cri étrange se fait entendre "Baïonnette au canon !..", qui a crié ? Je ne le sais pas ... J'obéis, on respire fort, le sang monte à la tête. On songe encore une fois aux parents, qui sont là-bas tranquillement et que ce triste moment va endolorir pour jamais.
Le cri de "A la baïonnette !." retentit, je vois que c'est l'intendant et le sergent, tout le monde répète ce cri sauvage. Je saute la tranchée sans arrière-pensée, le sac est lourd, je le balance, les grenades sont prêtes, les cartouchières sont pleines. Les boches se sauvent, j'en vois à 200 mètres devant moi, je tire sur eux sans plus m'occuper des Français.
Je vois une baraque, je m'amène, deux sortent leurs bras "Camarade, pardon", j'en suis fier, j'entre je les empoigne, je les fouille, ils n'ont rien. Ils demandent d'être amenés en arrière des lignes françaises, c'est ce que je veux faire. Je les interroge, un répond par des gestes, l'autre parle le français, je l'accuse d'avoir déserté la France (c'est un sous-officier) "Non !.." Il me répond : "J'ai été élevé en Belgique où j'ai mes parents et des propriétés, quand même, je suis Allemand. "
J'ai ainsi oublié le danger pour l'interroger, demander de "Guillaume". J'ai ainsi perdu du temps et cela m'a presque coûté la vie. Je donne un coup d'œil dans la baraque, je vois une table ronde où il y a des papiers en pagaille, je vois des révolvers, des bidons de vin et gnôle puis un téléphone, je le coupe et l'arrache. Deux camarades entrent dans la baraque, je passe le téléphone à l'un des deux.
Il sort, on va ramener tout dans les lignes françaises. Je sors avec les deux boches "baïonnette au canon". Le premier sorti crie "Aux Boches !." et puis il se sauve avec ma section, mon 2ème est tué. Je reste tout seul. Les boches se sauvent par petits groupes. Ils sont à 30 mètres, je laisse les deux dans la baraque et je tire sur les autres.
Me voilà debout derrière un arbre dans une tranchée d'une hauteur de 50 centimètres. Je reçois une balle par derrière dans l'épaule, mon bras droit me trahit. J'attends que les français avancent pour me sauver, ils retardent, ils n'avancent pas. Je fais tous mes efforts pour tirer encore, pas moyen de se sauver, les boches traversent la tranchée en se sauvant. Je ne puis pas passer. Les Français avancent, j'en vois traverser encore quelques-uns de temps en temps, n'importe, les obus tapent durs en cet endroit, les mitrailleuses crachent, la fusillade fait rage, j'essaye de passer, la tranchée est coupée par les obus.
En sortant d'un trou, une balle frappe non loin de ma tête. Je m'abrite en vitesse. Un boche est là, à 30 mètres, qui m'attend à genou derrière un arbre. Il tire 3 fois plus vite que moi. Je reviens en arrière, où déjà j'avais reçu une balle, j'appuie mon fusil et je lui tire presque par derrière, le voilà descendu. Je reprends mon chemin pour me sauver.
D'un coup, j'en vois un couché à 3 mètres de moi qui me tourne le dos, peut-être est-il blessé, n'importe il a son fusil dans les mains, je lui fais feu et je file. Je trouve un camarade à demi enterré, il appelle "Au secours!.", un coup de main et je me sauve.
J'en trouve un autre blessé, il se tort, il appelle, je ne puis rien faire pour lui, je file. Me revoilà dans les lignes françaises. Je laisse toutes mes affaires, je vais au poste de secours, un léger pansement, ma blessure n'est pas grave. Je repars, la tranchée est comble de morts et de blessés. J'arrive à l'ambulance, me voilà sauvé. Je pars en auto le lendemain.
Hôpital Gérardmer (Haut Rhin)
J'arrive là, avec un morceau de vareuse, le pantalon taché de sang, je me débarbouille après avoir roulé 3 jours dans la terre. Il y avait beaucoup de monde pour nous voir revenir, je n'avais pas honte, je voyais tous mes collègues, les uns avaient les manches coupées, les autres le pantalon fendu de haut en bas, d'autres sans béret la tête enveloppée. C'était la guerre. On me donne une vareuse et je repars pour Baume-les-Dames (Doubs). J'avais encore une figure trop étrange pour demeurer en ville... non rasé et tout déchiré.
Source : Chtimiste.com
Le chasseur alpin dans la guerre
Les chasseurs sont partis en guerre avec la tenue la moins voyante de toute l’infanterie. Ils conservent leurs traditions pendant un temps grâce au général commandant la 28e Division qui fait valoir la crainte morale qu’inspire aux Allemands l’uniforme des chasseurs. Pourtant une série de décisions prises en 1915 modifie quelque peu la silhouette de l’Alpin. Des pantalons-culotte gris de fer foncé et des vareuses gris de fer bleuté, d’autres encore d’une couleur bleu clair apparaissent dans les rangs du bataillon. Le manteau à capuchon gris de fer bleuté est théoriquement retiré en 1916 au profit de la capote bleu horizon. Mis à part le sac qui devient kaki en 1915, le reste de l’équipement demeure en cuir fauve sans modifications notables. Enfin, même si le casque Adrian doit être porté au combat, il n’est pas rare de voir les chasseurs alpins au combat avec la tarte pour sauvegarder « le chic » de leur tenue.
Témoignage de NEGRONI Antoine Jean :
20 novembre 1915
Je pars pour les tranchées. Il y a de la neige...camp du chevreuil, je couche dans une cabane avec un camarade, paille mouillée, pas de feu, des chandelettes de glace.. Il y a de la neige, le temps est rudement froid. On mange un morceau de bouilli et un peu de bouillon. Les cuisines sont loin, le café arrive froid, le vin est gelé. L'encre est gelée. Le jour on travaille pour faire un nouveau camp, après la soupe une bonne course pour se réchauffer les pieds. On ne peut rester sans rien faire 1/4 d'heure.Source : Chtimiste.com
Le départ pour l'Orient: Corfou
Pendant que la guerre se stabilise à l’ouest, les Allemands recherchent la décision en Orient où avec les Bulgares, ils envahissent la Serbie. Les troupes franco-britanniques débarquent trop tard à Salonique pour pouvoir se porter à leur secours et les Bulgares coupent la route de la mer Égée aux Serbes. Il ne reste à l’armée serbe qu’à battre en retraite vers le sud à travers les montagnes et les vallées de l’Albanie. Le 6e BCA embarqué à Toulon le 21 novembre 1915 sur quatre navires fait escale à Bizerte, puis débarque à Corfou. Le 6e Groupe Alpin (6e BCA et 46e Batterie du 1er RAM) a pour mission d’accueillir les débris de l’armée serbe et de la réorganiser. Le préfet des îles ioniennes proteste sans succès contre l’arrivée du groupe qu’il considère comme une violation de la neutralité grecque.
Les alpins accueillent les soldats serbes épuisés, se servant de leurs fusils comme bâton de soutien, n’ayant sur eux que les loques. Rongés par la vermine, ils sont affamés et décimés par le typhus et le choléra. Pour apaiser leur soif, on en voit arracher l’herbe des talus et la sucer. Pour apaiser leur faim, ils déterrent les dépôts d’ordures. Les chasseurs préparent les camps pour les accueillir, distribuent les médicaments et portent les soldats serbes sans se soucier des maladies contagieuses.
Ils leur donnent leur eau et leur pain sans compter. L’inhumation de tant de cadavres devenant impossible, un navire-hôpital français est chargé de les immerger au large du canal d’Otrante. L’installation de la mission humanitaire française à la fin janvier et l’arrivée du 10e Bataillon Territorial de Zouaves permettent au 6e BCA de se consacrer à la sécurité de l’île. Le 24 avril, le ministre serbe de la Guerre écrit au général de Montdésir, commandant le 6e Groupe Alpin, et fait l’éloge des chasseurs : « Dans les rangs de l’Armée Serbe, on raconte des anecdotes sur les soldats français. En un mot, les chasseurs ont accueilli les soldats serbes non seulement comme des alliés mais comme de véritables frères... ».
Le Bataillon occupe le palais de l’Achilléon, magnifique résidence d’été de l’Empereur d’Allemagne, située au sud de Corfou. Cet édifice est équipé d’un mât des couleurs monumental surmonté d’une orgueilleuse couronne impériale dorée sur lequel flottent les couleurs françaises à la place du drapeau prussien. En quittant l’île, les chasseurs démontent cette couronne et la ramènent dans la salle d’honneur du Bataillon où elle se trouve encore aujourd’hui.
1916
Peu avant le départ du 6e BCA pour la France en mai 1916, le prince héritier Alexandre de Serbie passe en revue le 6e Groupe et décore plusieurs officiers, sous-officiers, caporaux et chasseurs du 6e BCA. Après cet épisode humanitaire, le Bataillon se retrouve un mois plus tard à nouveau sur le front.
Somme
De mi-juin à mi-juillet 1916, le 6e BCA est en ligne dans le secteur du Linge-Schratz lorsqu'il apprend son transfert à la 6e Brigade de chasseurs du colonel Messimy (ancien ministre de la Guerre) pour participer à la bataille de la Somme. Le 3 septembre, il doit relever le 229e RI qui vient de rejeter l'ennemi du bois du Riez et de la tranchée de Maussoul. A l'heure H, le Bataillon sort des lignes : l'attaque est fulgurante et l'ennemi surpris, se replie à travers les champs d'avoine. En 18 minutes, la crête des observatoires est enlevée. Des éléments de la 1re et 2e Compagnie, profitant de la confusion, dépassent les objectifs et s'emparent du bois de Reinette.
Une patrouille de 10 chasseurs sous les ordres du sergent Buera capture une batterie de cinq canons en bondissant sur les artilleurs ennemis à la baïonnette et à la grenade. Le 12 septembre, le Bataillon se trouve en soutien lors de l'attaque de Bouchavesne, mais sur sa gauche la progression du 28e BCA est bloquée par une résistance allemande dans les tranchées des « berlingots ». Ordre est donné au 6e de réduire cette résistance. Les 2e, 3e et 4e Compagnies se glissent alors de trous d'obus en trous d'obus. L'ennemi se trouve encerclé et ne peut que se rendre. Un capitaine allemand voyant ces hommes s'écrie « Ah ! les chasseurs, vous êtes des as ! ».
Puis le Bataillon est chargé de se porter à l'est de Bouchavesne. Malgré la contre-attaque, les troupes tiennent. A la suite de ces deux combats héroïques du 4 au 12 septembre où il a fait 500 prisonniers et pris 9 mitrailleuses et 5 canons, le Bataillon reçoit sa seconde citation à l'ordre de l'Armée. Le 20 octobre 1916 il est parmi les premières unités à obtenir la fourragère aux couleurs de la Croix de Guerre qui récompense les corps ayant obtenu deux citations à l'ordre de l'Armée. Le 5 novembre, il est présent au bois de Saint-Pierre Vaast où après avoir enlevé la première ligne, il fait avec sa Brigade, 150 prisonniers. Il quitte alors définitivement la Somme pour rejoindre les Vosges.
Vosges
La 6e Brigade est dissoute en novembre 1916, le commandement crée les groupes de chasseurs endivisionnés, chacun de trois bataillons. Les 6e, 27e, et 46e Bataillons sont affectés au 7e Groupe qui fait partie de la 66e Division (général Brissaud-Desmaillet). Celle-ci, ainsi que les 46e et 47e Divisions sont appelées « Divisions Bleues ». Constituées de l'élite de l'infanterie, elles sont composées uniquement de chasseurs. Depuis les combats de décembre 1915 à la tête de faux (Buchenkopf), au dessus du col de Bonhomme, les chasseurs alpins des 28e et 30e BCA ont reçu de leur adversaire allemand l'appellation de « diables noirs » (Schwarze-Teufel) que les chasseurs se sont empressés de traduire en « Diables Bleus ».
1917
Après avoir tenu les secteurs du Linge-Schratz-Barenkopf durant l'hiver, le Bataillon est rassemblé en avril 1917 avec toute la 66e Division, qui constitue l'avant-garde à l'armée de poursuite dans le cadre de l'offensive organisée par le général Nivelle. Mais l'attaque ne donne pas les résultats espérés.
Au mois de mars, le commandant Frère, déjà couvert de gloire, prend le commandement du Bataillon. Rapidement, il donne une impulsion nouvelle à l'instruction qu'il veut aussi variée que possible. Il met à l'honneur les exercices corporels, introduit la méthode Hebert, mieux adaptée que la vieille gymnastique à la formation du combattant. D'emblée, il conquiert l'estime et l'affection de tous. Les punitions sont rares. Même aux moments les plus critiques des mutineries de 1917, aucun incident n'est à signaler au 6e BCA : toujours fidèle à son chef et prêt à obéir aux ordres.
Aisne
Le 3 juin, les Allemands lancent une forte attaque sur le chemin des Dames (situé au sud de Laon et qui s'étire d'Est en Ouest, de Craonne jusqu'aux environs de Soissons). Les 24e et 28e BCA résistent. Le 6e BCA part pour Meurival sur le plateau de Craonne au nord de l'Aisne. La 3e Compagnie vient occuper le cimetière au Nord, la 1re au centre et la 2e à sa droite. Les bombardements sont intensifs, la chaleur est accablante, l'atmosphère irrespirable car les obus déterrent les cadavres. Les chasseurs s'emploient à construire tranchées et abris sous les feux ennemis. En 10 jours, le secteur change d'aspect : les tranchées profondes et solides remplacent les trous d'obus. Les actes d'héroïsme foisonnent. Ainsi le chasseur Mauclerc place son F.M. à un endroit d'où il peut tirer efficacement mais qui est particulièrement visé par l'ennemi. Un obus ne tarde pas à mettre son F.M. en pièces, tuant deux chasseurs et le blessant. Celui-ci attend la nuit pour se faire panser, prend un nouveau F.M. qu'il remet en batterie. Le lendemain, son arme est une nouvelle fois mise hors service par un obus. Mauclerc part en chercher un nouveau et revient à son poste.
Le 17 juin, le bataillon est relevé par le 67e BCA. L'infanterie allemande ne sort plus. On a su plus tard qu'elle ne tenterait pas de reprendre Craonne tant que le secteur serait tenu par des chasseurs.
Le 14 juillet 1917 le 6e BCA, qui a la garde du drapeau depuis le 19 mai, et sa fanfare participent au défilé à Paris. Dix jours plus tard, il part à l'assaut de la tranchée de la Gargousse située sur la crête du chemin des Dames. A 20 h 15 l'attaque est déclenchée, l'objectif est atteint. Le 6e BCA se trouve être le seul à posséder un poste aussi avancé sur la crête. De là, il domine la position de l'adversaire et fournit à l'artillerie de précieux renseignements. Dans la nuit du 10 août une violente contre-attaque déloge la 4e Compagnie de la tranchée. La section de soutien de l'aspirant Camoin, sans attendre les ordres, contre-attaque. C'est un corps à corps effroyable, à la grenade, à la baïonnette et au poignard. L'ennemi laisse 46 prisonniers sans compter les tués. Un officier allemand capturé dit aux chasseurs : « Avec vous, il n'y a rien à faire, ce ne sont pas des hommes que vous avez, ce sont des lions ! Un contre dix, et ils se défendent encore... ! »
Ce combat vaut au Bataillon une citation à l'ordre du 39e Corps d'Armée.
Le 23 octobre 1917 il prend part à l'attaque de la Malmaison. Le commandant Frère fait creuser auparavant des parallèles de départ très profondes pour préserver le Bataillon des tirs ennemis. Grâce à cela, il ne subit aucune perte contrairement aux autres unités voisines. À 5 h 15, dans l'obscurité la plus complète, les chasseurs avancent vers la lisière sud du bois de Veau qui, sur plusieurs points, est défendu par des troupes d'élite (3e Grenadier de la Garde). Le fort de la Malmaison, arrosé d'obus incendiaires par l'artillerie française, offre un éclatant point de repère. A la gauche du Bataillon se trouve le 4e Zouave et à la droite, le 46e Chasseurs (bataillon de réserve du 6e BCA). En moins d'une heure, les objectifs sont atteints. Au cours de l'attaque, le commandant Frère est blessé à la cuisse d'une balle de mitrailleuse, il refuse d'être évacué et reste assis sur une chaise, sur un mamelon exposé aux vues et aux tirs.
« Je commande toujours mon bataillon, commandez votre compagnie », dit-il au capitaine Brunié qui s'est précipité vers lui au moment où il a été touché.
Le lendemain, 25 octobre, le 6e BCA doit s'emparer de l'éperon de Pargny-Filain. Le groupe franc du Bataillon, aux ordres de l'aspirant Passeron, est chargé de l'action principale et l'enlève, après avoir nettoyé le ravin de Veau. Une patrouille atteint l'Ailette et s'y maintient. Pendant ces deux opérations, il capture plus de 200 prisonniers, 12 minen de gros calibre et 13 mitrailleuses, au prix de pertes élevées : 1 officier, 58 chasseurs tués et 223 blessés. Ce succès lui vaut sa troisième citation à l'ordre de l'Armée.
1918
Après être retourné dans les secteurs du Sudelkopf jusqu'au 1er février 1918, le bataillon reste du 20 février au 14 mars à l'Hartmanswillerkopf, « la montagne mangeuse d'hommes », haut lieu de résistance des chasseurs.
Picardie
Transféré sur le front de Picardie, il est en réserve au bois de Rayons lorsqu'un bombardement de l'aviation blesse 30 chasseurs et atteint grièvement le commandant Frère à la tête. Chaque jour, juillet, il est promu lieutenant-colonel à 37 ans, le plus jeune sans doute de l'armée. Il est fait commandeur de la légion d'Honneur. En août, le commandant Petitpas, nouveua commandant du 6e BCA, lui remet la Croix de Guerre avec une huitième citation.
Le 12 juillet, le 6e BCA participe à la grande offensive. Des tranchées de la « Bouée » et de « Joly », il doit atteindre la lisière du bois des Brouettes et la ferme Anchin. Les 1re, 2e, 3e, 4e Compagnies ainsi que la Compagnie de Mitrailleuses se faufilent dans les champs de blé déjà haut. Au fur et à mesure de la progression, des mitrailleuses se dévoilent et fauchent les chasseurs. Presque tous les gradés sont atteints, les compagnies qui n'ont plus un officier sont commandées par des sergents. Puis les chasseurs se rassemblent par groupes et atteignent leurs objectifs. Le 6e BCA fait 150 prisonniers et prend 10 mitrailleuses. Ce combat procure au Bataillon sa quatrième citation à l'ordre de l'armée et le droit au port de la fourragère, non plus aux couleurs de la Croix de Guerre mais à celle de la Médaille Militaire.
Aisne
Toujours présent, le 6e est encore là lors de la seconde offensive de l'Aisne, où partie intégrante du 7e Groupe de la 66e Division, il est à l'avant-garde. La 2e Compagnie(6), qui assure le 31 août la liaison entre la 66e Division et la 2e Division d'Infanterie Marocaine (DIM), s'empare du hameau du Banc de Pierre en coopération avec une unité de « Tanks » français au côté desquels ils combattent pour la première fois.
Le Bataillon reçoit le 3 septembre la mission d'enlever le Mont des Tombes, la position clef qui interdit aux Français la vallée de l'Ailette. L'adversaire occupe les pentes par un système de tranchées fortifiées. L'assaut est violent et meurtrier. Les chasseurs capturent 50 Allemands et 6 mitrailleuses. Mais dès le lendemain, le commandement décide de s'emparer du Mont des Singes. Là, le Bataillon est soumis à un bombardement à l'ypérite. Relevé, il revient en ligne le 10 sur les pentes ouest du Mont des Singes (est de Vauxaillon) où malgré les attaques, l'ennemi s'accroche et arrose même de liquide enflammé la position de la 3e Compagnie. Celle-ci est sur le point d'être enveloppée et se replie protégée par les tirs de la mitrailleuse du caporal Fêles. Quelques éléments s'infiltrent sur la droite mais Fêles fait face. Les servants sont morts, les grenadiers de la Garde arrivent si proches du caporal qu'ils se défendent à la grenade et reprend le tir. Face à lui, une mitrailleuse ouvre le feu : un duel s'engage alors entre les deux pièces mais les mitrailleurs allemands s'aplatissent face à la détermination de Fêles qui ne cesse de tirer. Ce combat a permis aux autres chasseurs de se regrouper et d'attaquer. Fêles est nommé sergent sur le champ de bataille.
Lors d'une nouvelle attaque, le 15 septembre, le Bataillon a tellement subi de pertes au combat qu'il ne peut mettre en ligne que 137 chasseurs épuisés. La position est défendue par des éléments de la 5e Division de la garde. Elle se retrouve une nouvelle fois face au 6e BCA comme à la Malmaison. Les chasseurs de l'adjudant Rieux en descendant le ravin d'Ailleval se trouvent nez à nez avec une compagnie de grenadiers. Le choc est effroyable. En fin d'attaque, l'effectif est si réduit que l'on doit renoncer à occuper le ravin. A l'aube, une nouvelle contre-attaque est arrêtée, puis une seconde. Dans le ravin, l'ennemi regroupé, tente une ultime sortie. Les chasseurs du 6e BCA sont toujours là et meurent sur place plutôt que de céder. La Garde prussienne bat en retraite vers Laon. Ces 137 survivants se battent sans interruption depuis 18 jours, 200 prisonniers et 10 mitrailleuses tombent entre leurs mains. Le Bataillon est cité pour la cinquième fois à l'ordre de l'Armée.
Sambre
Après un repos bien mérité, le 6e est envoyé sur le canal de la Sambre. Une semaine avant l'armistice, les survivants du Bataillon s'élancent le 3 novembre au matin vers ce canal de 26 mètres de largeur pour le franchir. Les berges sont bordées de haies et il est impossible de se rendre compte de ce qu'elles abritent. A l'heure H, les chasseurs lancent échelles et radeaux sous un tir violent de l'artillerie. Un premier groupe débarque sur la rive opposée où une lutte acharnée est engagée grenades contre mitrailleuses pour la conquête d'un terrain qui permette aux radeaux d'accoster.
La section du Génie ne peut construire qu'une passerelle à cause de matériels insuffisants. Il faut faire vite car une contre-attaque menace de rejeter dans le canal les braves établis sur la rive ennemie. Au bout d'une demi-heure, le franchissement redevient possible par cette passerelle ; le chasseur Tessier s'élance, et tombe frappé à mort. Ses camarades enjambent son corps, franchissent la passerelle et grimpent sur la berge. Le Bataillon, qui compte moins de 130 combattants, est passé et progresse de 400 mètres. De nouvelles mitrailleuses se dévoilent, le 6e BCA est stoppé un instant et les chasseurs sont même contraints de s'abriter dans la rivière de la vieille Sambre pour ne pas être fusillés.
Il est 8 heures, tous les commandants de compagnie et leurs officiers sont tombés, il reste 35 gradés et chasseurs. La progression est devenue impossible mais les Diables Bleus du 6e BCA se battent comme des lions et progressent encore de 200 mètres. Les 27 survivants résistent sur les emplacements conquis jusqu'à minuit où ils sont relevés par les zouaves. Ce combat plus qu'héroïque procure au Bataillon sa sixième, et plus belle, citation à l'ordre de l'Armée et lui vaut de faire partie du très petit nombre de corps qui terminent la guerre en ayant le droit au port de la fourragère aux couleurs de la Légion d'Honneur. A l'armistice, il se déplace vers la région parisienne où il est, le 17 novembre, garde d'honneur du Président de la République et accueille les souverains étrangers alliés.
Bilan de la Guerre
Après de tels actes d'héroïsme et de sacrifice, le 6e BCA peut se prévaloir du qualificatif de bataillon d'élite. Pour l'ensemble de cette guerre, il a reçu six citations à l'ordre de l'Armée et trois à l'ordre de la Division et du Corps d'Armée. Toutes ses compagnies ont été citées une ou plusieurs fois, y compris la compagnie de mitrailleuses et le service de santé. Cette gloire immortelle, le Bataillon l'a acquis par des sacrifices énormes, 44 officiers et 139 officiers ainsi que 1227 caporaux, clairons et chasseurs sont morts au combat pour la sauvegarde de la Patrie. Plusieurs fois, le Bataillon a été reconstitué du fait des pertes. Le 6e BCA s'est illustré sur tous les fronts comme ses frères, les autres bataillons de chasseurs : 40 000 chasseurs alpins sont morts au champ d'honneur. Partout où ils ont combattu, le souvenir de leur gloire est encore présent, des Vosges à la Somme où de multiples monuments sont élevés à leur mémoire.
L'entre-deux-guerres
Au service de la Paix : Occupation et Missions Internationales (1919-1922)
Après l'armistice, le Bataillon quitte son rôle de troupe de choc pour des missions de stabilisation et de maintien de l'ordre en Europe.
- Occupation en Rhénanie (1919) : En février 1919, le 6e BCA est envoyé en Allemagne (Aix-la-Chapelle, Brachelen, Heinsberg). Bien que ses effectifs soient initialement très réduits, il est reconstitué avec des éléments des 42e et 44e BCP.
- Honneurs nationaux : Le 13 juillet 1919, le drapeau des chasseurs reçoit la fourragère aux couleurs de la Légion d’Honneur à l'Hôtel-de-Ville de Paris. Le détachement participe ensuite au défilé de la Victoire sur les Champs-Élysées, puis à Londres le 19 juillet.
- Mission en Haute-Silésie (1920-1922) : De février 1920 à juillet 1922, le bataillon est déployé dans cette région frontalière contestée entre la Pologne et l'Allemagne.
- Maintien de l'ordre : La mission d'interposition est périlleuse face à une population hostile et des émeutes fréquentes (à Beuthen, Gleiwitz ou Zabrze).
- Combats urbains : Le bataillon doit faire face à des insurgés polonais et des corps francs allemands, menant des patrouilles "baïonnettes au canon" avec l'appui d'automitrailleuses.
- Bilan : Le calme est rétabli au prix de plusieurs blessés et tués (dont un chasseur le 18 septembre 1921 et un autre lors de l'évacuation en train le 2 juillet 1922).
Le retour dans les Alpes : Une reconstruction difficile (1922-1928)
À son installation à Grenoble (quartier Bayard) en juillet 1922, le Bataillon est l'ombre de lui-même.
- Crise des cadres et des effectifs : Les anciens alpins ont péri au front ou ont été mutés. Le capitaine Béthouart note alors que « les nouveaux n'avaient d'alpin que le nom ». En 1923, les effectifs sont si bas (seulement 10 officiers et 390 chasseurs restants à Grenoble) qu'aucune manœuvre n'est possible.
- Interventions extérieures : Le redressement est freiné par de nouveaux départs : une mission à Trèves pour la "garde du Rhin" (1923) et l'envoi de renforts pour la guerre du Rif au Maroc en 1925.
- Réappropriation du terrain : Sous l'impulsion du chef de bataillon Masson (1920-1928), le 6e BCA entreprend la remise en état des sentiers et des postes de haute montagne, dégradés par les intempéries durant la guerre.
Modernisation et spécialisation technique
Le milieu des années 20 marque le renouveau de l'expertise alpine du bataillon.
- Exploits en haute montagne : Entre 1926 et 1928, des unités d'éclaireurs multiplient les ascensions prestigieuses : le Mont-Blanc (juillet 1926), la Meije et la Barre des Écrins.
- Développement du ski : Le ski passe du statut de sport à celui de véritable moyen de déplacement militaire.
- Le 6e BCA détache des cadres à l'école de ski de Briançon dès 1925.
- Le bataillon s'illustre en compétition, terminant 5e au concours international de Chamonix en 1927.
- Travaux de secteur : Des détachements travaillent à la remise en fonction du camp des Rochilles (1925-1926) et à la rénovation des infrastructures ferroviaires à Bourg Saint-Maurice.
L'Armée des Alpes
L'organisation militaire se stabilise à la fin de la décennie :
- Les BCA sont regroupés en demi-brigades de trois bataillons.
- En 1929, le 6e BCA est rattaché à la 7e Demi-Brigade du 14e Corps d'Armée, aux côtés des 15e et 23e BCA (puis plus tard le 11e BCA).
Affirmation de l'expertise alpine (1930-1935)
Au début des années 30, le bataillon consolide son rôle de spécialiste de la haute montagne sous l'impulsion de chefs charismatiques comme le commandant Béthouart.
- L'élite des skieurs : Le 6e BCA s'impose comme l'un des meilleurs bataillons de skieurs de l'armée. Il remporte de nombreux prix aux championnats de ski de France (1930, 1931) et internationaux (Suisse, 1934).
- Les Sections d'Éclaireurs-Skieurs (SES) : Créées en 1930, ces unités d'élite (environ 30 hommes par bataillon) sont chargées des missions les plus périlleuses en haute altitude.
- Exploits et Reconnaissance : Le bataillon multiplie les raids d'envergure, comme la liaison Grenoble-Nice par les crêtes en 1931. Sa réputation est telle qu'il présente ses techniques lors de l'Exposition Coloniale de Paris (1931).
Durcissement des tensions et fortification (1935-1938)
Face à la montée des périls en Europe et aux revendications italiennes, le bataillon se prépare activement à la guerre.
- Occupation des positions de haute altitude : À partir de 1935, le 6e BCA occupe de façon permanente les secteurs de haute montagne durant l'été (secteur de l'Oisans, Galibier).
- Travaux de défense : Les chasseurs participent activement à l'aménagement du terrain, construisant des sentiers, des plateformes pour l'artillerie et des abris bétonnés pour renforcer la ligne de défense.
- Veille diplomatique : Lors de la crise des Sudètes en 1938, le bataillon est mis en alerte et occupe ses positions de combat sur la frontière des Alpes.
1939-1945 : Le 6e BCA et la Résistance dans le Vercors
Vers la mobilisation (1939)
L'année 1939 marque le passage d'une armée de temps de paix à une force prête au combat.
- Manœuvres de grande ampleur : Les derniers exercices hivernaux et printaniers de 1939 confirment la parfaite maîtrise du milieu montagnard par les troupes.
- La montée aux frontières : En août 1939, dès les premiers signes d'une guerre imminente, le 6e BCA quitte Grenoble pour ses emplacements de combat dans le secteur fortifié du Dauphiné.
- Changement de silhouette : La tenue évolue avec l'adoption généralisée du blouson court et du pantalon "golf" plus adaptés à la montagne, même si la célèbre "tarte" reste le symbole indéboulonnable de l'unité.
- Organisation : Le bataillon est parfaitement intégré à la 7e Demi-Brigade de Chasseurs Alpins (7e DBCA), formant avec le 11e et le 15e BCA un bloc cohérent destiné à la défense des Alpes.
Le 6e BCA et la Résistance dans le Vercors
Après la dissolution de l'armée d'Armistice par l'occupant en novembre 1942, le 6e BCA est officiellement dissous. Cependant, son esprit et ses cadres survivent dans la clandestinité sous l'impulsion du chef de bataillon Albert de Seguin de Reyniès. Le bataillon est secrètement reconstitué dans le maquis : les officiers, sous-officiers et chasseurs prennent le maquis et encadrent les jeunes réfractaires du Service du travail obligatoire (STO).
Dès le début de l'année 1944, le 6e BCA reconstitué constitue l'épine dorsale militaire du secteur Nord du Vercors (les Quatre-Montagnes). Sous le commandement de Roland Costa de Beauregard (dit Durieu), les chasseurs alpins du 6e mènent de redoutables combats de retardement contre les troupes allemandes et la Milice, notamment lors des violents affrontements de Saint-Nizier-du-Moucherotte en juin 1944.
Le sacrifice de Valchevrière (22 - 23 juillet 1944)
En juillet 1944, la Wehrmacht lance l'opération Aktion Bettina, une offensive générale écrasante pour anéantir la "République libre du Vercors".
Le lieutenant Abel Chabal, figure légendaire et charismatique du 6e BCA, est chargé par le commandement militaire du Vercors de tenir un verrou stratégique capital : le belvédère de Valchevrière. Ce hameau isolé sur les hauteurs de Villard-de-Lans commande l'accès vers le sud du massif et Saint-Martin-en-Vercors. Sa mission est claire : freiner l'ennemi coûte que coûte pour permettre le repli et la dispersion des autres maquisards.
Un combat à un contre cinq
- Le 22 juillet : Une poignée de chasseurs de la compagnie Chabal (renforcée par le peloton Bouchier) fait face à plus de 300 soldats allemands de la 157e division de réserve, des troupes d'élite de montagne. retranchés dans des casemates en rondins, les hommes de Chabal repoussent les premiers assauts.
- Le 23 juillet (L'assaut final) : Dès l'aube, les Allemands pilonnent le secteur au mortier et reçoivent l'appui de l'aviation. Les munitions des résistants s'épuisent. Infiltrés par les hauteurs, les chasseurs alpins allemands finissent par encercler le belvédère.
C'est à ce moment que le lieutenant Chabal, refusant de reculer, envoie par radio son ultime et célèbre message au capitaine Jean Prévost (Goderville) : « Je suis presque complètement encerclé, nous nous apprêtons à faire Sidi-Brahim. Vive la France ! ». En fin de matinée, le lieutenant Chabal et la majorité de ses hommes sont tués les armes à la main. Les rares survivants parviennent à se replier à travers les bois.
Fous de rage face à cette résistance acharnée qui leur a bloqué le passage pendant près de deux jours, les soldats allemands incendient intégralement le hameau de Valchevrière. Seule la petite chapelle du village sera miraculeusement épargnée par les flammes.
Aujourd'hui, les ruines de Valchevrière sont restées en l'état. C'est un "village mort pour la France", devenu un lieu de recueillement et un symbole national du courage des Chasseurs Alpins du 6e BCA et des maquisards du Vercors.
Sources:
"Le 6 est là, il est un peu là" du Lieutenant-Colonel Benoît Deleuze
La saga des Diables Bleus de Laurent Demouzon et David Thill
Chtimiste.com
Wikipédia
baladesenisere.wordpress.com
Musée de la Résistance en ligne
vercors-resistance.fr